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Co-sleeping et tétées nocturnes

 

Les bébés allaités dorment-ils plus souvent avec leur mère que ceux nourris au biberon ? Les études occidentales montrent qu’il y a une association entre le partage d’un même lit et l’allaitement maternel. Ainsi, une observation menée en Angleterre trouve une association entre le partage du lit les quinze jours précédent l’entretien et l’allaitement maternel exclusif à la sortie de la maternité d’une part, et une plus longue durée de l’allaitement d’autre part (Clements, 1997). Toujours en Angleterre, l’équipe d’Hélène Ball, anthropologue spécialisée dans l’étude du sommeil partagé, a interrogé des parents sur leurs pratiques de sommeil avec leur bébé[1] (tableau 4) (Hooker, 2001).

 

Lit partagé (habituel ou occasionnel)

Sommeil solitaire (le bébé n’a jamais dormi avec ses parents)

Total

Allaité

§                   23

§                   96% des bébé allaités

§                   88% des co-sleepers[2]

§                    1

§                    4% des bébé allaités

§                    6% des non co-sleepers

24

Non-allaité

§       3

§                   17% des bébé non allaités

§                   12% des co-sleepers

§         15

§                    83% des bébé non allaités

§                    94% des non co-sleepers

18

Total

26

16

 

Nombre et pourcentage de nourrissons selon leur mode d’alimentation et les pratiques de sommeil familiales

 

Il ressort de cette étude que l’allaitement maternel et le partage du lit sont associés. C’est également le résultat retrouvé par l’équipe néo-zélandaise travaillant sur la Mort Subite du  Nourrisson, qui a montré que le partage du même lit était motivé à 80% par l’allaitement maternel dans la population d’origine européenne (Mitchell, 1994). Ce résultat est retrouvé par Ford (1994), qui trouve que la durée de l’allaitement est positivement associée au fait de dormir avec son bébé, et plus récemment par Pollard (1999).

Au Québec, l’étude déjà citée (Dubois, 2000) montre que si la proportion des enfants allaités mois de quatre mois se réveillant la nuit reste inférieure à 18%, elle est de 32,4% pour les bébés allaités plus de quatre mois. A cinq mois, les bébés québécois allaités font leur nuit à 28%, alors qu’ils sont 72% quand ils ne sont pas allaités. La même étude montre également que 49% et 73% des bébés nés de mères immigrantes européennes et non européennes respectivement, dorment dans le lit où la chambre ou le lit des parents, contre 19% des mères non immigrantes (Petit, 2000). Ces chiffres sont à rapprocher des taux d’allaitement à la naissance parmi ces populations énoncés plus haut : là encore, il semble que l’allaitement soit associé aux réveils fréquents, c’est-à-dire sans doute à des tétées fréquentes, et au partage du lit ou de la chambre.

Quelques observations laissent penser que dans les sociétés où l’allaitement maternel est peu à peu abandonné (c’est-à-dire qu’une minorité d’enfant est allaité au sein plus de six mois), la pratique du sommeil partagé est abandonné dans un second temps. Ainsi, il existe des régions dans le monde où les mères allaitent peu, mais où elles dorment encore souvent avec leur bébé : c’est par exemple le cas à Hong Kong (Nelson, 1996). Les mères afro-américaines, qui allaitent moins que les mères caucasiennes américaines, dorment plus volontiers que ces dernières avec leur nourrisson ; c’est également vrai des mères d’origine hispanique (tableau 5). Une étude récente a montré que dans une population défavorisée des USA comprenant 82% de noirs et 16% d’hispaniques, l’allaitement maternel n’était pas associé au co-sleeping ( Brenner, 2003). Or on sait que l’allaitement maternel est moins fréquent dans ces populations que parmi les blancs, et il n’est pas étonnant que quand l’allaitement a été « abandonné », le cosleeping qui continue d’être pratiqué en soit dissocié.

 

 

Partage du lit plus de la moitié du temps avec une autre personne entre en 1993 et 2000 (Willinger, 2003)

Allaitement maternel à la naissance en 2001 (Ryan, 2002)

Afro-américains

42%

53%

Hispano-américains

25%

73%

Américains caucasiens

12%

72%

 Partage du lit et allaitement maternel en fonction de l’origine ethnique des femmes américaines

 

Par contre, il n’existe pas à ma connaissance de société où l’allaitement est habituel (c’est-à-dire qu’une majorité de nourrisson tète plus de douze mois) et où le sommeil solitaire soit la norme (c’est-à-dire que le nourrisson n’est pas le bienvenu à proximité de sa mère).

La tendance semble s’inverser quand l’allaitement remonte la pente : la pratique du sommeil partagé évolue en suivant l’augmentation des taux et des durée d’allaitement. C’est ce que les auteurs d’une étude menée en Norvège ont constaté, avec un taux de nourrissons dormant avec leur parent passé de 10% au début des années 90, à 30% dans la seconde moitié de cette décennie (Arnestad, 2001). C’est probablement ce que vivent les Etats-Unis aujourd’hui, avec une tendance dans certaines couches de la société à revenir vers des pratiques de sommeil partagé. Une étude récente sur l’évolution de la pratique du partage de lit montre une nette progression entre 1993 et 2000 (Willinger, 2003) essentiellement dans la population caucasienne et asiatique. Cette augmentation est à mettre en relation avec la variation des taux d’allaitement (figure ci-dessous), mais des preuves supplémentaires doivent être apportées pour déterminer précisément les relations entre partage du lit et allaitement.

 

 

Au Royaume-Uni, la question du bed-sharing[3] a également fait récemment l’objet de recommandations de la part de Baby Friendly UK, organisation chargée de mettre en place l’Initiative Hôpital Ami des Bébés (action internationale de promotion de l’allaitement maternel), preuve indirecte que la promotion de l’allaitement maternel s’accompagne d’une augmentation de la pratique du sommeil partagé.

 

    1. Partage du lit et fréquence des tétées

Dans l’étude suédoise déjà citée, entre 8% et 14% des nourrissons exclusivement allaités dorment très souvent ou toutes les nuits avec leur mère (Hörnell, 1999).

Une question importante ici est de définir le lien de cause à effet entre ces deux comportements. Une étude célèbre menée par James Mc Kenna sur un échantillon de couples mère-bébé aux Etats-Unis a montré que les mères qui dormaient avec leur bébé âgé de 3 à 4 mois donnaient plus souvent et plus longtemps le sein que celles qui ne dormaient pas avec lui (tableau 6) (Mc Kenna, 1997).

 

 

Nuit 1 (lit partagé en laboratoire)

Nuit 2 (lit solitaire en laboratoire)

Groupe 1

(lit partagé habituel)

4.7  (55.9)

3.3   (26.4)

Groupe 2

(lit solitaire habituel)

3.8  (35.3)

2.3   (19.8)

 Nombre de tétées nocturnes et durée totale des épisodes de tétée (en minutes) selon les habitudes familiales et les conditions expérimentales.

 

D’après ces chiffres il ressort que le partage du lit a comme conséquence de favoriser l’allaitement maternel : c’est vrai quand on compare les deux situations au laboratoire ; c’est vrai aussi quand on passe d’un groupe à l’autre, quelle que soit la situation en laboratoire.

 

    1. Etudes interculturelles et sociologiques

Au niveau des sociétés humaines, il est assez simple de démontrer que les tétées nocturnes ont été de tout temps favorisées par une grande proximité entre la mère et son bébé. La mère qui allaite dort avec son bébé et cet arrangement est très certainement présenté comme un comportement normal par l’ensemble de la société. C’était le cas dans les pays européens il y a peu de temps encore, comme en témoignent les lit-estrade, lit-clos et autres systèmes de couchage utilisés pour se protéger du froid (Dibie, 2000). Des études ont montré qu’en dehors des pays occidentaux, les tétées nocturnes sont de nos jours fréquentes, y compris après six mois, et que les mères donnent le sein très facilement puisque leur enfant dort à leurs côtés. Par exemple, le nombre moyen de tétées nocturnes pour des bébés âgés entre 6 et 12 mois au Ghana (Afrique) est de 4 (Lartey, 1999). Les mères algériennes endorment leur bébé en leur donnant le sein (Bouabdallah, 1989). Nelson a ainsi montré que la proximité mère-bébé (celui-ci ayant trois mois au cours de cette étude) était très répandue (Nelson, 2001), et la littérature ethnographique regorge d’illustrations abondant dans ce sens[4] (Nelson, 2000).

Les observations effectuées par des anthropologues et déjà évoquées ici ne concernent que les tétées diurnes : il était sans doute difficile pour l’observateur de rester au chevet de la mère et de son bébé, le chronomètre à la main. Mais dans toutes ces descriptions, l’auteur mentionne que la mère dort avec son bébé, et que les tétées sont nombreuses la nuit d’après le témoignage des mères.

 

En 1998, l’OMS a publié les résultats d’une vaste étude multicentrique menée dans sept pays : cinq pays en développement (l’Inde, le Nigéria, la Chine, le Guatémala, le Chili) ; deux pays industrialisés (la Suède et l’Australie) (WHO Task Force on Methods for the Natural regulation of fertility, 1998). C’est la première fois qu’une comparaison est réellement possible entre plusieurs parties du monde, avec l’utilisation des mêmes procédures dans chaque centre. Plusieurs publications ont analysé l’ensemble des résultats ; d’autres (pour la Chine, le Nigéria et la Suède) ont rapportés des indications sur les comportements au niveau de leur propre échantillon national (les résultats suédois ont déjà été en partie présentés).

 

Quand les fréquences des tétées durant la journée (de 6h à 22h) sont analysées et que l’on considère tous les pays, on note une légère diminution de la moyenne[1] de ce nombre au fil des semaines, à l’exception de la Suède, où à partir de 23 semaines la diminution est beaucoup plus nette (figure 14). L’allure des courbes est plutôt régulière jusqu’à 45 semaines environ où des irrégularités (oscillations) sont observées, surtout en Suède et en Inde.

  

Les mêmes données sont relevées durant la nuit entre 22h et 6h. Dans ce cas, les deux pays occidentaux se détachent nettement, avec une fréquence basse des tétées nocturnes, puisque le maximum de ce chiffre reste toujours inférieur au minimum du chiffre recueilli dans les pays en développement (figure 15) : de façon nettement plus marquée que pour les tétées diurnes, une différence apparaît ici entre les pays en développement (c’est-à-dire non occidentaux) et les pays industrialisés occidentaux. Cela correspond vraisemblablement à une autre façon de concevoir les soins à donner au jeune enfant durant la nuit, et à une proximité physique renforcée qui facilite et favorise les tétées nocturnes.

 

 

 

La comparaison de l’étude menée sur les Turkana d’Afrique (Gray, 1995) avec l’étude danoise (Andersen, 1982) est remarquable en ce qui concerne la proportion des tétées selon le moment de la journée. Les allures des deux courbes présentées dans ces publications sont étrangement symétriques (figure ci-dessous) : si les tétées nocturnes constituent une part importante des tétées sur la journée entière pour un petit enfant Turkana, il n’en est pas de même pour le nourrisson Danois. 

 

 

Comparaison des distributions des tétées entre Turkana (haut) et Danemark (bas) au fil de la journée (heures)

 

Notre pays se caractérise aujourd’hui par une valorisation de l’autonomisation des enfants, et le sommeil solitaire est une norme éducative largement partagée par les experts de la petite enfance (Brisset, 2000). Les mères françaises attendent donc de leur bébé qu’il « fasse ses nuits » à un âge déterminé (souvent 2-3 mois), ou à un stade précis de son développement (le critère de choix étant alors le poids de l’enfant, ici 5 kg) (Challamel, 1993). Avant ce moment, il est admis que le bébé qui le réclame a besoin d’être nourri la nuit. Mais cet espoir de nuits ininterrompues est souvent déçu, car il arrive fréquemment que les nourrissons réveillent encore leurs parents passé ces délais. Les difficultés à l’endormissement et les réveils nocturnes sont en effet une réalité partagée par de nombreuses familles, comme le montre des études menées en Occident (Sadler, 1994, Anders, 1992).  La réponse occidentale face à ces difficultés ne sera presque jamais de rapprocher l’enfant de sa mère. Le plus souvent  ce sont des méthodes d’apprentissage de la solitude (Challamel, 1993) ou la recherche et résolution de difficultés relationnelles ou familiales (De Leersnyder, 1999) qui seront proposées. Pourtant d’après ce que nous venons de voir, la proximité nocturne mère-bébé qui se traduit par le fait de dormir ensemble, est associée à des fréquences de tétées élevées, des durées d’allaitement plus importantes. C’est aussi une réponse apaisante aux besoins de proximité de l’enfant. Proposer aux parents de dormir avec leur bébé pourrait donc faciliter leur tâche, en favorisant l’allaitement et le sommeil de la famille (Roques, 2002).

 

Comme le souligne Hörnell (1999), les mères qui dorment avec leur bébé sont susceptibles d’oublier des tétées générant de 7% à 37% de données manquantes. Les résultats doivent donc être considérés comme des minima, les mères pouvant omettre certaines tétées, particulièrement quand elles sont nombreuses et que les bébés dorment avec leur mère.

Des analyses plus fines permettent également de décrire des comportements individuels disparates au sein d’un même échantillon. Ainsi une étude montre que les mères américaines de La Leche League[1] allaitent très fréquemment, y compris la nuit (moyenne pour l’échantillon de 15 tétées par 24h) (Cable, 1984). Proposer des modèles ou des types d’allaitement est forcément caricatural. Ils témoignent peut-être plus de représentations socioculturelles que de réalités uniformes.


 

[1] Association de soutien de mères à mères fondée en 1956

 


 


[1] Age moyen des bébés concernés : 10 semaines

[2] Pratiquant le co-sleeping

[3] partage du lit

[4] Les dispositifs de couchage semblent être essentiellement utilisés la journée.